Allocution de Guy Rocher

prononcée le 28 avril 2010 à la Grande-Bibliothèque

Chers amis,

Pendant des millénaires, les pouvoirs politiques et les pouvoirs religieux ont été dans différentes formes de relations mutuelles. Diverses formes de relations : il y a eu des relations de complémentarité, des relations d’opposition, des relations de domination de l’une sur l’autre, il y a eu ce que Goethe aurait appelé des relations d’affinité élective entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux.

Au cours des deux ou trois derniers siècles est apparue l’idée de la séparation entre ce qu’on a d’abord appelé l’Église et l’État, pour parler progressivement de la séparation entre l’État et les religions, pour parler de la neutralité de l’État en matière de religion et de conviction religieuse. Cette idée est devenue une révolution, en quelque sorte. Elle a changé la mentalité de l’humanité, en tout cas de l’humanité occidentale. Et il y a là un véritable changement, un virage considérable, dans la manière d’appréhender l’État et d’appréhender ses relations avec le sacré et avec les institutions du sacré.

C’est dans cette perspective que s’est élaborée progressivement la laïcité. Le Québec évidemment n’est pas seul à réfléchir sur cette question, nous y sommes venus même un peu tard, mais ce qui me frappe personnellement et ce qui fait que j’ai adhéré à une certaine laïcité, c’est qu’elle fait partie maintenant de l’histoire du Québec, cette notion de laïcité. Et la preuve, nous l’avons ce soir, avec l’auditoire que vous représentez. Elle fait partie de l’histoire du Québec et je voudrais vous dire les cinq raisons pour lesquelles je suis personnellement un tenant de ce que j’appelle la laïcité sans adjectif, c’est-à-dire de la laïcité, point.

La première raison c’est qu’elle se situe, cette laïcité, dans le droit chemin de la déconfessionnalisation du Québec, de l’État québécois, des institutions publiques, que nous avons connue, que nous avons vécue, pour laquelle nous avons combattu pendant les cinquante dernières années.

Ce phénomène de la déconfessionnalisation était très important. Il a été le fait de nombreuses instances. Il a été le fait de l’État québécois, il a été le fait de l’Église catholique et des églises protestantes qui y ont participé et qui, à certains moments, s’y sont fortement opposé. Il a été le fait de mouvements dans la société civile. Il a été le fait du mouvement laïque de langue française qui est à l’origine d’une pensée. Je salue ici Jacques Godbout qui est un des fondateurs de ce mouvement laïc, qui est un des derniers fondateurs qui soient encore avec nous. Bravo Jacques Godbout!

La laïcité appartient à cette histoire qui représente le courant de la déconfessionnalisation. C’est une laïcité qui prend au sérieux, contrairement à la laïcité dite «ouverte», la neutralité de l’État en matière religieuse. C’est ce qui est arrivé parce que la déconfessionnalisation s’est produite dans un esprit de justice sociale; elle s’est produite, progressivement, dans l’acceptation que la diversité des convictions religieuses et des convictions civiques au Québec exigeait de plus en plus que l’État soit neutre, que les institutions publiques soient neutres, que les écoles publiques deviennent neutres, que les institutions de santé et du service social deviennent neutres. C’est la première raison.

La deuxième, qui se raccroche à la première, c’est que, avec la déconfessionnalisation, nous sommes entrés dans une période de clarté en ce qui concerne la neutralité de l’État. Et nous avons besoin, aujourd’hui, de cette clarté. Nous avons besoin de cette clarté dans la mesure, justement, où il est important d’affirmer et de bien affirmer les conséquences de ce qui s’appelle la neutralité de l’État et des institutions publiques. Ces conséquences sont considérables; elles touchent toutes les institutions publiques. Et, en ce moment, je trouve que le problème que nous avons, c’est que nous vivons dans un état de flou, d’incertitude, et par conséquent de malaise concernant les relations entre l’État et les institutions religieuses et les convictions politiques, … et les convictions religieuses. Nous vivons dans un état d’ambigüité. Et c’est de cet état d’ambigüité qu’il nous importe de sortir, en ce moment. Et la meilleure manière d’en sortir, c’est de réclamer et d’appuyer cette laïcité sans adjectif. C’est une deuxième raison.

La troisième raison c’est que, pour moi, le pluralisme dont on parle, la diversité dont on parle en ce moment au Québec, cette diversité, elle appelle le respect de toutes les convictions de la part de ceux qui s’adressent à l’État ou à une des institutions de l’État. Le respect des convictions, je pense que c’est le fondement de la neutralité de l’État et c’est le fondement de la laïcité. En ce qui a trait au respect de toutes les convictions (convictions de ceux qui ont des croyances, convictions de ceux qui n’ont pas de croyances religieuses, convictions de ceux qui se déclarent athées ou agnostiques), tous nous avons droit au respect de nos convictions lorsque nous mettons nos enfants dans une école publique, lorsque comme parents, nous fréquentons l’école publique. Nous avons droit à ce respect lorsque nous fréquentons une institution de santé ou une institution civique. Nous avons droit à ce respect de nos convictions lorsque nous fréquentons une institution publique, que ce soit un bureau ou quel qu’il soit. Et c’est cette valeur fondamentale qui pour moi est l’appui de la laïcité.

La quatrième raison pour laquelle j’adhère à cette laïcité sans adjectif, c’est que, elle ne fait pas de discrimination. C’est une laïcité qui n’accorde pas de privilège, c’est une laïcité qui n’accorde pas de droit particulier, c’est une laïcité qui établit l’égalité pour tous. Et, en ce moment, elle peut paraître aller à l’encontre de certains signes religieux, parce que, pour le moment, quand nous réclamons la laïcité, on nous dit que nous nous attaquons à certains signes religieux particuliers, surtout ceux qui représentent les convictions islamiques. En réalité, je tiens à dire ceci, c’est que, la déconfessionnalisation du Québec, elle s’est faite dans le contexte de la catholicité, dans le contexte d’une société où le protestantisme et le catholicisme étaient dominants. La déconfessionnalisation du Québec, elle ne s’est pas faite contre l’islam : Contre l’église catholique et à certains moments avec l’aide des membres de l’Église catholique.

Donc, ce mouvement de laïcité n’est pas un mouvement anti islam. Et cela je pense qu’il est très important de le rappeler et de rappeler l’histoire du Québec, l’histoire de cette déconfessionnalisation et de cette laïcisation du Québec. D’autant plus que, cette laïcité, elle pourrait un jour s’appliquer aussi à des catholiques fondamentalistes. Car il existe un christianisme fondamentaliste aux États-Unis. Il est également très répandu en Amérique du sud. Cela ne veut pas dire que nous sommes protégés contre ce christianisme ou ce catholicisme fondamentaliste. Il pourrait réapparaître.

La laïcité, à mon sens, elle s’adresse universellement à toutes les formes de signes religieux ou toutes les formes d’apparences de convictions religieuses. Et il faut éviter le plus possible de privilégier un mode de pensée de la laïcité.

Cinquième raison. C’est que l’État pour moi n’est pas une abstraction. Je constate qu’on essaie en ce moment de faire cette distinction entre l’État et les personnes. L’État n’est pas une abstraction. L’État bien sûr est sensé agir et exister en vertu de lois. Mais concrètement, l’État existe et agit surtout par les personnes, les hommes et les femmes qui le forment, qui le font agir, qui l’exercent.

La distinction que l’on veut faire entre l’État et les personnes est dangereusement fausse parce qu’elle nous amène dans une sorte d’idéalisme de l’État. Ceux et celles qui participent à l’État et qui en font partie ont la responsabilité de l’État, une importante responsabilité : Entrer dans une fonction publique, entrer dans l’enseignement public, c’est accepter d’importants devoirs. Et en particulier, c’est accepter un double devoir, c’est accepter le devoir de réserve en ce qui concerne ses convictions politiques et, deuxièmement, c’est accepter un devoir de réserve en ce qui concerne ses convictions religieuses.

Je termine en disant que cette laïcité sans adjectif, elle n’est pas l’intolérance. Et je suis souvent heurté par ceux et celles qui considèrent que nous sommes, nous, intolérants, alors que eux sont de la belle tolérance. Non, au contraire, cette laïcité que nous proposons, elle est informée par un souci de justice et d’égalité. Elle est informée par le souci de s’assurer que toutes les convictions soient respectées. Et, de ce point de vue, c’est cette laïcité sans adjectif qui est pour l’avenir le meilleur gage de paix sociale. C’est cette laïcité qui, pour l’avenir, est le meilleur gage d’un climat social de paix et d’intégration sociale. Car, ce n’est pas nécessairement en reconnaissant de toutes les manières les diversités qu’on les intègre le mieux dans la société.

Merci.

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N.B. Dossier complet sur Guy Rocher;  la commission Parent et la nécessité d’achever le processus de laïcisation au Québec en adoptant le modèle de la laïcité « stricte » dans le no 16 de la revue Cité Laïque.


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